Le rapt de la mariée : J'ai épousé un inconnu

Le rapt de la mariée : J'ai épousé un inconnu

Dans notre valle isole, il y a une vieille tradition : le rapt de la marie. Le fianc doit s'introduire chez sa promise en pleine nuit, la charger sur son dos et surmonter tous les obstacles pour l'emporter.

Cela faisait trois ans que j'attendais Thomas Vasseur. Enfin, la nuit est venue o lui et ses potes se sont glisss dans la cour de ma maison familiale.

J'attendais joyeusement qu'il vienne m'enlever. Mais la place, j'ai entendu sa voix chuchoter sa bande :

? Quand le bazar va commencer, attrapez La. On ne peut pas la laisser pouser ce type de la valle d' c?t. ?

? Et pour Ins ? Elle a un temprament de feu, elle saura trs bien se dfendre toute seule. ?

Ses amis ont chang des regards hsitants.

? Thomas, c'est pas net ton truc. Toi et Ins, vous avez dj sign votre acte de mariage. Si elle dcouvre la vrit, ?a va tre un carnage. ?

? Qu'elle pte un cable si elle veut, a-t-il lach d'un ton mprisant. Il fait nuit noire dehors. Se tromper de fille, c'est tout fait normal avec cette agitation. Je lui expliquerai aprs pour calmer le jeu. Et de toute fa?on, cet acte de mariage est faux. ?

Je suis reste debout derrire la porte, en silence. Puis, calmement, je suis retourne dans ma chambre.

Et je suis simplement monte sur le dos d'un autre inconnu, devenant ainsi sa marie.

Ins, une copine qui bosse l'tat civil de la mairie a vrifi pour moi. Tu n'es absolument pas marie Thomas Vasseur.

J'ai pos mon tlphone.

Quelque chose dans ma poitrine s'est bris. En silence. Tout doucement.

Cinq ans de relation avec Thomas.

Pendant ces cinq annes, peu importe ce que je faisais, la famille de Thomas ne m'a jamais accepte.

Sa mre ne pronon?ait jamais mon prnom devant les autres. Elle m'appelait juste ? la campagnarde ?.

Lors des repas de famille, on me pla?ait toujours la table la plus loigne.

Sur les photos de groupe, on me mettait tout au bord, l o il tait facile de me couper au recadrage.

Thomas disait qu'il ne voulait pas que je souffre. Il m'a demand de retourner d'abord dans ma valle.

Il disait qu'il attendrait de faire les choses bien, de passer le rituel du rapt de la marie selon nos coutumes, pour me ramener chez lui la tte haute.

Je l'ai cout. Je suis rentre au village.

Mme si on se voyait peu, les gens du coin nous trouvaient trs complices.

Mais cela faisait trois ans que je l'attendais. Trois ans que j'accumulais des choses lui dire, trois ans que j'esprais cette nuit.

Et lui, il venait pour une autre femme.

Il m'avait arnaque avec un faux papier pendant trois ans.

Tout ?a pour que je ne dcouvre pas son secret : celle qu'il voulait vraiment enlever ce soir-l, c'tait ma demi-s?ur, La.

J'ai regard mon reflet dans le miroir.

Mon visage tait vide. Sans joie, sans tristesse.

Soudain, des cris ont retenti dans la cour. Le jeu du rapt venait de commencer.

Les gens hurlaient : ? Ils sont l ! Ils sont l ! ? Quelqu'un riait. Des bruits de pas presss rsonnaient dans le chaos. Des invits s'amusaient bloquer le passage.

Les torches clairaient la nuit d'une lueur rouge. Mais cette fte appartenait aux autres.

Cette fte tait pour La.

L'autre groupe de gar?ons venait du village voisin pour participer l'enlvement.

la base, ils venaient pour La.

Selon la tradition, si une fille ne veut pas d'un gar?on, elle peut se cacher trs t?t pour que les prtendants repartent bredouilles.

Mais La ne s'tait pas cache.

Elle attendait sagement dans sa chambre qu'on vienne la porter.

Et l'homme qu'elle attendait...

C'tait mon fianc.

La chambre o je me trouvais n'tait pas la mienne.

C'tait celle de La.

Cet aprs-midi-l, ma belle-mre m'avait appele. Elle m'avait pris la main avec une douceur hypocrite :

Ins, ce soir, installe-toi dans la chambre de La. Ta chambre est trop au fond, les gar?ons vont galrer te trouver dans le noir.

Et puis, les types qui viennent pour La sont un peu brutes.

Toi, tu es forte depuis que tu es gamine, tu as l'habitude de bosser dur. Pas comme La, elle est si fragile... Si elle se prend un mauvais coup par accident, ce serait terrible.

Je n'avais rien dit.

Je savais trs bien ce qu'elle manigan?ait.

Dans notre valle, pendant le rapt, les copains du fianc entrent en premier pour ? attraper ? la marie.

La fille doit rsister, se dbattre de toutes ses forces pour ne pas se laisser faire. C'est ce qu'on appelle ? faire barrage ?.

Plus elle rsiste, plus elle montre qu'elle a de la valeur.

Et plus le fianc doit se battre pour la sortir de l.

Durant cette bousculade, les coups et les pousses sont bien rels.

Ma belle-mre avait soupir, faisant mine de se confier moi.

Elle scrutait ma raction :

En plus, Thomas vient de la ville, il ne conna?t pas bien nos rituels. Si tu es dans la chambre prs de l'entre, il n'aura pas fouiller toute la maison.

ce moment-l, voulant faciliter les choses pour Thomas, j'avais accept.

Je lui avais mme envoy un message sur WhatsApp pour lui indiquer la pice.

Je ne savais pas qu'ils avaient dj tout planifi pour nous changer.

Dehors, le bruit a redoubl d'intensit.

Quelqu'un a cri : ? On l'a ! On a la marie ! ?

Les rires ont clat, les applaudissements ont fus.

J'coutais sans bouger d'un cil.

Je savais parfaitement qui ils venaient de capturer.

Je pouvais imaginer la scne :

Thomas portant La sur son dos, se frayant un chemin travers la foule.

Ses potes faisant bouclier autour d'eux.

Les invits essayant de leur barrer la route en riant.

La cachant son visage dans son cou, faisant semblant de se dbattre un peu pour la forme.

C'tait parfait.

J'ai baiss les yeux, refusant d'imaginer la suite.

Quelques instants plus tard, la porte de ma chambre a t enfonce.

Une bande de gar?ons s'est engouffre dans l'obscurit, les pas lourds et dsordonns.

Une main a agripp mon bras. Plusieurs bras m'ont saisie brutalement.

J'ai senti des coups s'abattre sur mes paules et mon dos pas trop forts, mais bien rels le fameux jeu du barrage.

Plus on bouscule la marie, plus sa famille montre qu'elle est prcieuse.

Je n'ai pas esquiv. Je ne me suis pas dbattue.

Je les ai laisss me malmener, me tirer de ma chaise, me bousculer.

Mais trs vite, le jeu a drap.

Quelqu'un m'a coinc le bras contre le mur. Un autre m'a assn des coups de poing violents dans le dos.

C'tait mchant, cibl. Rien voir avec le rituel habituel.

Ils le faisaient exprs.

?a faisait mal, mais je n'ai pas sorti un cri.

Je comprenais enfin ce que ma belle-mre voulait dire par ? elle est forte ?.

Alors que je m'attendais recevoir d'autres coups, quelqu'un s'est interpos :

?a suffit !

Une voix inconnue, teinte de colre.

L'homme s'est plac devant moi, repoussant les autres de son bras puissant :

Vous avez fini vos conneries ? Cogner comme ?a... C'est une femme, pas un punching-ball !

Quelqu'un a rican pour s'excuser :

Bah, c'est la tradition. Plus on fait barrage, plus elle est prcieuse...

Quelle tradition de merde ? a cri l'inconnu. C'est facile dire quand ce n'est pas votre femme. Si on battait la v?tre comme ?a, vous resteriez plants l regarder ?

Le silence est tomb d'un coup.

Il s'est retourn vers moi. Dans la pnombre, je ne voyais pas ses traits, juste sa silhouette imposante.

Puis, il s'est baiss et m'a hisse sur son dos.

Derrire nous, un type a grommel :

C'est qui ce sauvage ? C'est juste un jeu, pourquoi il prend ?a autant au srieux...

Me tenant fermement, il a franchi la porte d'un pas rapide et dcid.

Les gens couraient derrire nous, essayaient de nous bloquer, nous jetaient des confettis.

Mais ses pas restaient d'une stabilit incroyable.

Ses mains serraient mes jambes avec force, comme s'il avait peur de me laisser tomber.

Lorsqu'on a atteint le premier sentier de la colline, il s'est arrt un instant pour reprendre son souffle.

Au loin, on apercevait d'autres torches s'loigner : c'tait l'autre groupe.

travers les fourrs, leurs clats de rire nous parvenaient.

Bient?t, nos chemins se sont croiss.

La lueur des flammes a clair nos visages.

L'homme en tte portait une fille sur le dos. Il courait, tremp de sueur, mais il avait un sourire immense.

C'tait Thomas.

La avait la tte blottie contre son paule, ses bras enlacs autour de son cou.

Ils riaient ensemble, complices.

Les copains derrire criaient en ch?ur : ? Bisou ! Bisou ! ?

Allonge sur le dos de cet inconnu, j'ai regard la scne en silence.

La lumire d'une torche a balay mon visage.

Le regard de Thomas s'est pos sur moi. Il s'est fig une fraction de seconde.

Juste un instant.

Puis ses yeux ont gliss sur moi, et il a recommenc rigoler avec ses potes.

La s'est serre un peu plus contre lui en murmurant quelque chose de doux. Thomas a tourn la tte pour l'couter, avec un sourire d'une tendresse infinie.

Soudain, je me suis souvenue d'il y a trois ans, quand mon pre est dcd.

La premire fois que Thomas tait venu me voir au village aprs le drame, il avait exactement ce mme sourire.

Ce jour-l, il avait travers deux montagnes pied.

Ses baskets taient troues, ses talons en sang.

Je lui avais demand : ? Tu n'as pas mal ? ?

Il s'tait gratt la tte en souriant : ? Mal ? Pour ma femme, je marcherais jusqu'au bout du monde. ?

Lui, le citadin habitu son confort, avait brav les sentiers sauvages pour moi.

Il disait toujours que ce n'tait rien.

Mais je savais que le bus s'arrtait au pied de la montagne. Tout le reste devait se faire pied.

Un jour de pluie, il tait arriv devant ma porte, tremp jusqu'aux os. Mais sous sa veste, la bo?te de chocolats qu'il m'apportait tait reste bien sche.

Je l'avais trait d'idiot de sortir par un temps pareil.

Il m'avait mis les chocolats dans les mains en souriant : ? J'avais peur que tu t'impatientes en m'observant par la fentre. ?

Peur que je m'impatiente.

En regardant ses cheveux mouills, j'avais pens : *Cet homme-l, c'est pour la vie.*

Mais aujourd'hui, en portant La, il affichait exactement le mme sourire.

Ma vue s'est brouille un instant, puis s'est claircie.

Quand tout cela avait-il commenc draper ?

S?rement il y a trois ans, la mort de mon pre.

J'tais totalement vide, dtruite. Thomas avait mis son travail de c?t pour rester deux semaines avec moi au village.

Le jour de son dpart, il m'avait pris les mains, l'air protecteur :

Ins, tu viens de traverser un deuil. Tu es toute pale. Si ma mre te voit comme ?a, elle va encore te faire des remarques. Je ne veux pas que tu subisses ?a.

Reste ici pour l'instant, repose-toi. Tu voulais reprendre l'exploitation de ton pre, non ?

Une fois que j'aurai tout mis en ordre en ville, je reviendrai te chercher.

Je l'avais regard et j'avais acquiesc.

J'tais puise par cette relation toxique avec ma belle-mre.

l'poque, je pensais qu'il faisait ?a pour mon bien. Qu'il voulait m'viter le mpris des siens.

Ce n'est que bien plus tard que j'ai compris la vrit.

La distance ne renforce pas l'amour. Elle permet juste de tromper plus facilement.

L'an dernier, pour les soixante ans de sa mre, Thomas tait venu me chercher.

En entrant dans l'appartement, j'avais vu ma demi-s?ur, La, qui tait cense travailler dans une autre ville.

Elle tait dans le salon, en train de prparer les amuse-bouches, comme si elle tait chez elle.

Thomas avait marqu un temps d'arrt en retirant ses chaussures, puis m'avait expliqu :

Le bureau de La est juste c?t de l'appart. Elle loge ici temporairement.

Il n'avait pas l'air coupable du tout, alors je n'avais rien dit.

Quand ma belle-mre s'tait remarie avec le pre de La, nous tions dj adultes. On n'avait jamais t proches.

On ne se voyait que pour les vacances.

Je ne savais pas trop quoi penser de sa prsence ici.

En me voyant, La m'avait appele gentiment : ? Ins ! ?

Ne t'inquite pas, je squatte juste quelques jours. Ds que je trouve un studio, je m'en vais.

J'avais juste hoch la tte.

l'poque, j'tais loin d'imaginer que pendant que moi, sa fiance, je gardais une maison vide la campagne...

Ma s?ur ? travaillait ? en ville en vivant sous le mme toit que mon homme depuis trois ans.

...

Aujourd'hui, en voyant La agrippe au dos de Thomas, j'ai tout compris.

Depuis le dbut, je n'attendais pas qu'il me ramne chez lui. Je n'attendais pas qu'il m'pouse.

J'attendais juste que mon amour pour lui meure pour de bon.

Le vent de la nuit a apport des clats de voix plus distincts.

C'tait La.

...Et pour Ins ? Si elle l'apprend, elle va faire un scandale.

Thomas a rpondu d'un ton super confiant :

Elle aboie mais ne mord pas, elle a un c?ur d'or. Elle va bouder un coup et ?a va passer. Et puis...

Sa voix est descendue d'un ton :

Le rapt s'est fait dans le noir complet. J'ai juste fait une erreur de chambre. Elle aura de la peine pour moi avant d'tre en colre. Elle ne m'en voudra pas. Quand elle saura, je saurai comment la rassurer.

La a laiss chapper un petit rire touff.

Mes doigts se sont crisps sur les paules de l'inconnu qui me portait, mes ongles s'enfon?ant dans son tissu.

Un des potes de Thomas a demand :

Thomas, et si un autre type enlevait Ins ce soir ?

Il y a eu un court silence.

Puis Thomas a clat de rire :

Tu crois vraiment qu'elle se laisserait faire ? Avec son caractre de dogue, elle dtruirait la baraque ce soir.

C'est vrai, avec le temprament d'Ins, impossible qu'elle ne se batte pas.

Je plains le pauvre gars qui va essayer... Il va finir aux urgences.

Les rires ont redoubl.

J'ai baiss les yeux.

On y va.

L'homme qui me portait tait trs silencieux.

Depuis le dbut, il ne m'avait pos aucune question.

Blottie contre son dos, je sentais ses pas rguliers, calmes, comme quelqu'un qui avait l'habitude de marcher sur les sentiers de nuit.

Il avait s?rement compris.

Il avait compris de qui les autres se moquaient, et que la fille capable de ? dtruire la baraque ?, c'tait moi.

Mais il n'a rien dit.

Il a continu marcher.

Au dtour d'un virage, nous sommes tombs nez nez avec l'autre groupe.

La lumire d'une torche nous a aveugls. Quelqu'un en face a lanc :

Hugo ?

Ses pas se sont arrts un instant. Il a rpondu d'une voix neutre :

Ouais.

Thomas, portant toujours La, s'est approch de quelques pas.

Avec un sourire, il l'a dvisag :

C'est bien toi ? Tu fais le rapt de la marie ce soir toi aussi ?

Ouais.

C'est qui la fille ? a demand Thomas en essayant de regarder dans ma direction.

J'ai enfoui mon visage contre l'paule d'Hugo, ne lui montrant que l'arrire de ma tte.

Une fille de la valle d' c?t, a rpondu Hugo sans sourciller.

Thomas m'a fixe encore un instant, puis a ri :

Eh ben, je croyais que tu tais le genre de gars solitaire qui ne se poserait jamais. Flicitations.

Hugo s'est content d'un autre ? ouais ?.

Thomas a fait deux pas de plus. La torche s'est approche.

Je sentais son regard peser sur mon dos. Un instant trs long.

J'ai cru qu'il allait me reconna?tre.

On bouge, a dit soudain Hugo en reprenant sa marche.

Attends, a fait Thomas en lui barrant le passage.

Thomas fron?ait les sourcils, prt dire quelque chose.

Mais la voix douce et fatigue de La a rsonn :

Thomas... J'ai un peu mal la cheville.

Thomas s'est aussit?t tourn vers elle :

Qu'est-ce qu'il y a ? Tu t'es cogne tout l'heure ?

Je sais pas, ?a tire... a-t-elle chuchot. Dpchons-nous. Il faut qu'on arrive chez toi avant le lever du jour.

Thomas a oubli le reste.

Il a fait un signe de tte Hugo :

On se capte en ville pour boire un verre.

Leurs bruits de pas se sont progressivement loigns.

C'est alors qu'Hugo a dit doucement :

Il ne t'a vraiment pas reconnue.

Sur son dos, je n'ai pas rpondu.

Mes yeux me br?laient. Mais je n'ai pas pleur.

Il a d? sentir ma tristesse. Ses pas se sont adoucis, mais il est rest d'une rgularit rassurante.

La lune tait haute. Le chemin tait long.

Je ne savais pas o il m'emmenait.

Mais ce moment-l, j'ai senti que n'importe o serait mieux que de faire demi-tour.

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